Raconter le terrain : accompagnement de la commune participative d’Aubais— Action Commune

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“Je ne parle pas ici de réélection, mais qu’un changement irréversible s’opère dans la tête des gens sur leur pouvoir d’agir et que la participation perdure et soit la norme pour tous.” Antoine Rousseau, élu à Aubais

En mars 2020 à Aubais, une commune de 2700 habitants dans le Gard, à 30 km au sud-ouest de Nîmes, une liste citoyenne et participative a été élue au premier tour avec 60% des voix.

Pensant aller à la rencontre d’une liste participative “comme les autres”, nous nous sommes bien trompés ! Un profil pour le moins détonnant dans le paysage des listes participatives qui naissent partout en France. Avec un maire chef de projet au sein du groupe Total, un adjoint militant pour les énergies renouvelables citoyennes, et une équipe municipale dont les sensibilités vont de “très à droite” à “très à gauche”.

Vue du village d’Aubais.

Comment est-ce que cette équipe fait pour s’entendre au-delà de leurs divergences et construire un projet commun?

Nous sommes allés à leur rencontre, à l’occasion d’une formation donnée par Tristan Rechid et Ondine Baudon d’Action Commune pour repenser et structurer un nouveau schéma de gouvernance. Celui-ci devra permettre d’appliquer les principes de la démocratie participative et de gouvernance partagée promus dans le programme de la campagne.

Formation des élus à la l’intelligence collective.
Atelier : redéfinir ensemble le schéma de gouvernance municipal et le règlement intérieur du conseil municipal.

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ANTOINE, 41 ans, adjoint au maire, chercheur à l’INRIA et militant pour les énergies renouvelables et citoyennes.

“Je ne parle pas ici de réélection, mais qu’un changement irréversible s’opère dans la tête des gens sur leur pouvoir d’agir et que la participation perdure et soit la norme pour tous.”

Antoine Rousseau, adjoint au maire d’Aubais.

Quelle est l’histoire de votre liste et comment a-t-elle gagné ?
C’est l’actuel maire Angel Pobo qui, rêvant d’une équipe représentative de tous les habitants de la commune, est allé à la rencontre de dizaines d’habitants dans le village. Il avait pour projet de réunir une liste avec des personnes de tous bords pour les élections municipales de 2020. Grâce au bouche à oreille, les habitants ont mobilisé leurs différents cercles : ”chacun de nous a fait un travail remarquable de rassemblement de personnes qui, à priori, n’avaient rien à voir les unes avec les autres. On est donc arrivés à 23 candidats, tous plus différents les uns des autres, mais avec une motivation commune : co-construire le programme avec les habitants et arrêter avec les méthodes autoritaires d’exercice du pouvoir.
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“Sur les 19 élus issus de la liste citoyenne, seulement 3 avaient déjà été élus auparavant. Les 16 autres sont des citoyens ordinaires. Ça c’est une réussite remarquable.”

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Comment pensez-vous garantir votre fonctionnement participatif tout au long du mandat ?
Le risque c’est que, par soucis de rapidité d’exécution, de facilité, il y ait un retour vers des pratiques autoritaires. Il faut sans cesse y veiller, et pour ça il peut s’avérer utile d’avoir au sein de notre équipe des garants de la gouvernance partagée, des personnes qui nous alertent quand on fait des entorses à notre fonctionnement collectif, à notre règlement intérieur. Il faut aussi qu’on prenne le temps de se former à des méthodes d’animation qui nous permettront de remettre en question nos manières de faire.

Est-ce que travailler avec un Maire chef de projet chez Total est compatible avec ton engagement écologique ?
Pour moi, la notion de puriste n’est pas féconde et en plus elle n’est pas représentative. Si tu ne fais pas de compromis, les choses se passent sans toi. J’apprends énormément des gens qui à priori n’ont rien à voir avec moi, et vice-versa, moi je leur transmets une culture de la participation, une sensibilité écologique. Si nous n’avions pas fait ce chemin ensemble, rien de tout ça n’aurait été transmis et partagé.

Atelier : définition du schéma de gouvernance interne.

Quelles sont tes ambitions pour la mairie ces 6 prochaines années ?
J’aimerais beaucoup qu’il y ait des habitants qui participent aux projets de la commune sur la durée. Pour moi, l’objectif principal c’est de garder cette dynamique. Je ne parle pas ici de réélection, mais qu’un changement irréversible s’opère dans la tête des gens sur leur pouvoir d’agir et que la participation perdure et soit la norme pour tous.
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CARINE, 39 ans, adjointe au maire et directrice ressources humaines.

Je m’en fiche d’être ou de ne pas être bonne élève dans la gouvernance partagée. Même si on arrive à bien faire de la co-construction, c’est déjà une énorme victoire.

Carine Molitor, adjointe au maire d’Aubais.

Comment es-tu arrivée dans cette liste ?
Quand Angel est venu me voir au moment de former la liste, ce qui m’importait c’était l’état d’esprit. On n’est sûrement pas d’accord sur plein de sujets, mais ce qui compte, c’est qu’on partage le respect des autres et la bienveillance. Pour moi cette équipe représente précisément ces valeurs. Il y a une grande diversité d’opinions mais qui s’expriment dans le respect. Tout le monde dans le groupe n’est pas prêt à bouger de ses certitudes, la convergence n’est pas toujours aisée. On a décidé avec Antoine de faire cette formation sur la gouvernance partagée avec l’équipe municipale justement pour aider à familiariser tous les élus à l’intelligence collective. On est tous pleins de préjugés, certains mettent des étiquettes sur les choses, sur les gens, et ce genre de formation en intelligence collective peut les aider à déconstruire les préjugés.

Comment l’équipe municipale a vécu la formation ?
Je suis agréablement surprise de voir que les plus réfractaires à ce genre de formation, qu’ils jugeaient à priori “écolo bobo” ou “trop méta” se sont très bien pris au jeu. Il faut qu’on se forme à l’animation et à la médiation de nos réunions car c’est un rôle essentiel, on a de forts caractères dans l’équipe et ça nous permettrait d’apprendre à s’écouter jusqu’au bout, à réguler les temps de parole de chacun. J’ai hâte de voir comment se débrouillent les autres villes, d’avoir leur retour d’expérience.
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“Je suis fière d’être une commune atypique, qui n’a pas le même profil que la majorité des listes participatives en France.”

Quels sont tes ambitions pour la mairie ces 6 prochaines années ?
Je n’ai pas d’ambitions structurelles, mais des ambitions humaines : réussir à travailler ensemble, équipe municipale et habitants, dans un climat agréable. Pendant la formation qu’on a faite ce week-end, on a construit à 19 notre schéma de gouvernance interne qui définit les règles de fonctionnement sur, par exemple la construction et la prise de décision des projets du village. Ce sera d’ailleurs important de faire une formation de ce genre avec les employés de la Mairie pour qu’ils soient à l’aise avec notre fonctionnement, qu’ils se l’approprient. Ils risquent d’être surpris, ils ne sont pas habitués à ce fonctionnement participatif, cela fait 38 ans qu’ils exécutent ce que la maire décide sans avoir leur mot à dire.
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ANGEL, 50 ans, maire d’Aubais et chef de projet chez le groupe Total.

“Ici, l’écologie n’est pas au centre”, nous explique Angel Pobo, nouvellement élu maire d’Aubais, “ce sont les richesses des divergences sur lesquelles on veut travailler”.

Angel Pobo, maire d’Aubais.

Qui est-tu, quel est ton parcours et tes ambitions dans ce projet ?
Depuis toujours, je suis très engagé dans la vie associative du village. Moi, je parle à tout le monde, l’étiquette politique ne m’intéresse pas. Je ne fais aucune distinction quand je discute avec quelqu’un, qu’il soit de droite ou de gauche. Par chez nous, le RN fait des scores autour de 40%, si on veut faire quelque chose, il faut arrêter de diviser les gens. Les gens se sentent démunis face aux problèmes actuels, c’est pour ça que la politique est en crise. Il faut créer l’occasion d’agir à son échelle.

Angel participant à l’élaboration du schéma de gouvernance interne de la mairie.

Comment est-ce que vous fonctionnez ?
Pendant la campagne, on a organisé des ateliers pour débattre sur des sujets à la carte, on a eu très rapidement un gros succès, on était parfois 250 personnes dans la salle. On ressentait fortement le besoin de participer après toutes ces années avec une mairie fermée et autoritaire. Les habitants ont fait remonter des thèmes qu’on a ensuite travaillé en ateliers dans le but de les inscrire au programme. Ça nous a apporté une très bonne connaissance des attentes des habitants, on s’est appuyé là dessus pour faire campagne et écrire notre programme. Au début, j’avais des idées toutes faites, des à prioris sur les gens, sur ce qu’ils voulaient pour le village, puis en les écoutant, ma façon de penser le programme a beaucoup changé.
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“On associe souvent la participation citoyenne et la gouvernance partagée aux écolos bobos, nous on n’est pas du tout de ce genre là, dans notre liste, il y a des gens venant de l’extrême gauche comme de l’extrême droite.”

C’est quoi pour toi être Maire ?
Pour moi un maire c’est un chef de projet, mais d’un projet qu’on a ensemble, à savoir, donner du dynamisme au village, décloisonner les projets. Je veux que la mairie soit ouverte, que le personnel de mairie ait son mot à dire, qu’on prenne les décisions ensemble. Souvent, les plus âgés me considèrent comme le chef, ils me demandent mon avis pour s’y calquer, ce sont des automatismes, ils ont appris à fonctionner comme ça. Je crois fermement que ça ne doit pas être une ou deux personnes qui décident pour la majorité. Pour ça, il est aussi très important de partager au maximum les informations, que la mairie soit transparente et accessible.
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HÉLÈNE, 64 ans, élue et assistante sociale récemment retraitée.

On va bientôt construire une nouvelle école, et ça n’est pas pas parce qu’Angel travaille chez Total qu’il va s’opposer à mettre des panneaux solaires sur le toit et à isoler de manière écologique le bâtiment.

Hélène Lavergne, élue au conseil municipal.

Qui es-tu, quelles sont tes ambitions dans ce projet ?
En tant qu’assistante sociale, j’étais en première ligne pour voir que la politique en France est de plus en plus menée de manière libérale : on perd des acquis en matière de droits et services sociaux qu’on a mis des années à mettre en place. J’ai eu envie d’agir à mon échelle.

Comment définirais-tu votre équipe ?
On est tous très différents. En fait ce qui nous réunit ce sont nos valeurs, pas nos idées politiques. Généralement, la gouvernance partagée c’est un truc d’écolo-bobo, mais on est la preuve du contraire, parce qu’on est pas spécialement écolos et encore moins bobo. On est nous, dans nos différences.

Comment vois-tu le fait qu’Angel travaille chez Total, alors que toi ton dada c’est le social et l’écologie ?
Alors ça, moi ça ne me gène pas du tout. Je privilégie la dimension humaine. Il y a des gens intéressants partout et des cons partout, dans n’importe quel milieu. Par exemple, on va bientôt construire une nouvelle école, c’est pas parce qu’Angel travaille chez Total qu’il va s’opposer à mettre des panneaux solaires sur le toit et à isoler de manière écologique le bâtiment. Mon mari, c’est un artiste et un écolo militant depuis des années, ça ne les empêche pas, Angel et lui, d’être amis et de discuter à la maison pendant des heures.

Comment pensez-vous travailler avec l’opposition ?
On a de gros soucis relationnels avec l’ancienne Maire qui est aujourd’hui dans l’opposition. Dans les petits villages c’est souvent des tensions très profondes. On a eu tout un temps de débat pendant la formation sur la question d’intégrer ou non l’opposition au même niveau d’information et de décision que notre équipe majoritaire. Beaucoup d’entre nous refusaient catégoriquement cette idée. Mais exclure l’opposition ne serait pas à l’image de nos valeurs, ce serait contradictoire avec notre propre manière de fonctionner. Cette formation nous a donc aidé à prendre une décision sur ce point là : il a donc été acté que nous écrirons une charte, un règlement très clair qui explicitera le fonctionnement de l’équipe municipale, et si des personnes ne la respectent pas, ils se verront exclus de la commission. Il faut rassurer ceux qui sont réticents en posant un cadre clair et des règles de fonctionnement et de bienveillance qui nous protègent, sans exclure.

Pour toi, c’est quoi faire de la participation dans une commune ?
Pour être honnête, je suis un peu effrayée par l’exemple de Saillans, je trouve ça « trop ». Je ne pense pas qu’il faille impliquer les habitants sur tous les sujets, c’est trop lourd. La gouvernance participative oui, mais que sur les sujets qui vont véritablement changer la vie comme l’école, les infrastructures sportives, l’assainissement de l’eau etc. Il faut que les gens puissent imaginer et décider de leur vie dans le village. C’est donc plutôt sur le PLU par exemple qu’il faut faire participer, pas sur des détails de fonctionnement anecdotiques.

Selon toi, comment cette formation a-t-elle fait évoluer le collectif?
Ça nous a permis de nous approprier le fonctionnement de la maire, car c’est nous tous qui l’avons pendant ces deux jours dessiné, et donc de l’appliquer avec beaucoup plus d’attention, mais aussi de mieux comprendre pourquoi on fonctionne comme ça, de trouver du sens à ce qu’on fait.

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La formation qu’a faite la commune d’Aubais portait sur la redéfinition du schéma de gouvernance interne et la rédaction du règlement intérieur du conseil municipal. Pendant la formation, l’équipe municipale a pratiqué des méthodes de gouvernance partagée et d’intelligence collective comme la gestion par consentement et de l’élections sans candidat. Quand une mairie veut ouvrir la participation aux habitants, il faut d’abord commencer par construire un fonctionnement interne qui lui-même est participatif !

“Est démocratique une société qui se reconnaît divisée”, Paul Ricœur.

Accompagner et documenter les expériences participatives des listes pour les élections municipales de 2020.

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